« La sexualité est un système de hiérarchisation sociale [...] Décidément, me disais-je, dans nos sociétés, le sexe représente bel et bien un second système de différenciation, tout à fait indépendant de l’argent; et il se comporte comme un système de différenciation au moins aussi impitoyable. Les effets de ces deux systèmes sont d’ailleurs strictement équivalents. Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours; d’autre cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes; d’autres avec aucune. C’est ce qu’on appelle la « loi du marché ». Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables; d’autres croupissent sous la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante; d’autres sont réduits à la masturbation et la solitude. Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux; d’autres perdent sur les deux. Les entreprises se disputent certains jeunes diplômés; les femmes se disputent certains jeunes hommes; les hommes se disputent certaines jeunes femmes; le trouble et l’agitation sont considérables. »
Houellebecq, Michel. Extension du domaine de la lutte. Coll. « J’ai lu ». Paris : Éditions Maurice Nadeau, 1994, pp. 93-101.
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Les historiens nous apprennent que pendant longtemps, les mariages ont obéi à des règles qui n’avait rien à voir avec le sentiment ou le désir d’être heureux: c’était la nécessité de préserver le patrimoine familial, des raisons de propriété et de richesse, qui déterminaient la “valeur” qu’on (le père) accordait aux potentiel/les époux/ses.
Certes. Les injustices et inégalités ont toujours eu cours. La frustration, la compétition aussi. Pourtant, Houellebecq semble trouver quelque réconfort dans la nostalgie d’une organisation tradionnelle de la société et de la famille qu’il transforme en illusoire éden (quand il y avait au moins des interdits, quand au moins l’adultère était réprimé, quand au moins on n’avait pas le choix…).
Pire: le réconfort, il la trouve dans cette abjecte création post-moderne qu’est la banalisation de la prostitution — un service pour lequel il n’aurait même plus à payer (comme dans l’adultère, il faut que l’usage de l’autre soit gratuit…). Dans l’imaginaire de Houellebecq, il y a, au bout, l’idée d’une humanité sans sexualité, sans besoin de reproduction, libérée de cette nécessité ou cette lutte-là pour la survie de l’espèce (c’est “Les particules élémentaires”) — mais aussi le rêve d’une sexualité facile, gratuite, qui n’exige rien de soi, aucun échange (il faut voir combien Valérie, dans “Plateforme”, est une coquille vide, sans volonté, un désir en creux). La prostitution a toujours été l’exutoire disponible aux hommes, qu’ils soient vainqueurs ou perdants. Mais là, avec Houellebecq, elle devient le dernier repère du bonheur dans ce monde où le “perdant” n’a de toutes manières qu’un seul avenir: tout détruire, abuser de tout et de tout le monde.
Que fait le narrateur dans “Extension du domaine de la lutte”? IL POUSSE UN HOMME À TUER SON RIVAL. C’est la solution qu’il trouve, comment il réagit à l’impuissance à laquelle il se sent acculé. Et c’est à mon avis davantage le recours à une forme régressive, primitive d’un darwinisme social débile que l’application de la “loi du marché” à ce “marché des séductions”. Car le narrateur ne tuera pas lui-même, non; il convainquera un homme que la seule chance qu’il lui reste est le meurtre; il amènera, par le discours (le pouvoir des mots, c’est la seule chose qu’il lui reste), un autre homme à choisir cette voie: à défaut de pouvoir “s’en payer” une, qu’il prenne la vie de ceux qu’il rend responsable de sa frustration et de son impuissance. Même le viol ne lui apporterait pas un tel sentiment de puissance.
Certes, le personnage en question ne commettra pas ce meurtre. Sa lâcheté, sa faiblesse est telle qu’il n’arrive pas même à pousser le “système” à sa limite, à sa défaillance. Mais l’aporie est là, dans le désir que le narrateur fait entendre: que les autres se chargent de tout faire péter à sa place, pour lui. “Plateforme” se termine aussi sur un scénario apocalyptique, un scénario de vengeance accomplie à coup de bombes et de morts en masse, qui emporte jusqu’à la possibilté du bonheur que le narrateur avait enfin trouvée.
C’est en somme la logique du cynique: celui qui ne peut rien peut au moins participer à l’avènement du PIRE.